Crises des identités nationales, recomposition des identités religieuses ou familiales, rôle de plus en plus important de la construction de l’identité pour les individus : la définition de l’identité est au coeur de la compréhension des mutations sociales actuelles.

    La première tendance de renforcement d’une interrogation identitaire, de loin la plus importante, est liée à l’avènement de l’individu, sujet de son existence, devenu progressivement la figure centrale des sociétés contemporaines. Il s’agit pour chacun aujourd’hui de faire de sa vie un récit. La mise en scène du « soi » et la construction sociale de l’identité personnelle constituent l’une des composantes cruciales des pratiques et des représentations des individus.

    La montée de l’individualisme est liée à la dissolution ou aux mutations profondes d’institutions de socialisation comme la famille, l’église, l’école, l’Etat…

    La socialisation et l’identification que ces institutions organisaient et maîtrisaient se font désormais selon des modalités renouvelées. Le cas de la famille est éclairant. La structure patriarcale et autoritaire est morte. La famille est aujourd’hui caractérisée par la négociation et par la promotion des potentialités de chacun de ses membres. Ces transformations n’ont pas manqué d’affecter en profondeur les processus d’identification politique, élaborés au cours des siècles derniers dans l’affirmation des institutions démocratiques et de l’Etat nation. La citoyenneté et l’appartenance à la communauté nationale font l’objet de débats sociaux et politiques. La plupart des sociétés contemporaines connaissent ainsi des troubles politiques identitaires. La notion d’identité est multiforme. On l’utilise dans des circonstances aussi différentes que l’analyse de l’élaboration de la personnalité de l’enfant ou l’attitude de défense des populations lors de conflits guerriers.

    Nous avons choisi, pour en mesurer les différentes facettes, de nous placer à toutes les échelles où elle s’exprime: l’individu, le groupe, la société.

    On y constate partout une même orientation d’analyse. L’identité n’est plus considérée par les chercheurs comme une substance, comme un attribut immuable de l’individu ou des collectivités, telle qu’avait pu l’être la culture, par exemple. Les recherches contemporaines rappellent toutes, avec insistance, que l’image et l’estime de soi, les identités communautaires ou politiques s’élaborent dans des interactions entre les individus, les groupes et leurs idéologies. Elles soulignent toutes que la base de l’identification est psychologique, qu’elle se construit et s’actualise sans cesse.

    1. L’identité individuelle

    L’individu se socialise et construit son identité par étapes, au cours d’un long processus qui s’exprime fortement de la naissance à l’adolescence et se poursuit à l’âge adulte. De manière permanente, l’image qu’il bâtit de lui-même, ses croyances et représentations de soi constituent une structure psychologique qui lui permet de sélectionner ses actions et ses relations sociales. La construction identitaire et l’image de soi assurent ainsi des fonctions essentielles pour la vie individuelle et constituent l’un des processus psychiques majeurs. On peut distinguer plusieurs dimensions de l’identité personnelle:

    • Le premier aspect est constitué par le désir de continuité du sujet. Cette continuité s’exprime dans l’affirmation d’une appartenance à une lignée, à un environnement, à une culture ou à un imaginaire. Cette dimension est particulièrement à l’oeuvre dans les manifestations contemporaines d’identité ethnique, régionale ou culturelle.
    • Le deuxième aspect s’incarne dans un processus de séparation/intégration sociale. L’opposition d’un adolescent à sa famille exprime pour lui une différentiation vis-à-vis de son identité antérieure. Cette opposition se réalise le plus souvent dans un processus conjoint de création de nouveaux repères identitaires liés à une culture jeune et à des groupes spécifiques.
    • L’identité n’existe qu’en actes. La sociologie religieuse montre par exemple que l’échelle de l’appartenance se calque sur celle de la pratique. L’identification religieuse est d’autant plus forte que l’on va plus régulièrement à la messe ou au temple.
    • La construction identitaire constitue pour les individus un cadre psychologique (schéma mental, système de représentations et filtre des informations). Orienté pour la valorisation de soi et l’auto-justification, ce cadre psychologique structure l’action individuelle.

    Une construction progressive de l’identité.

    Edmond Marc Lipiansky, dans sa présentation de l’identité personnelle, rappelle la longue tradition de réflexion sur le développement de l’enfant et la construction de son identité. Le corps constitue pour le bébé la base de son identification. Il se découvre lui-même au travers de ses perceptions, de ses actions, mais aussi dans son rapport aux autres et dans le regard des autres.

    « Avant même la naissance, l’enfant existe déjà dans l’imaginaire et le discours de ses parents.

    Désiré ou non attendu, il prend très vite un contour plus ou moins précis à travers le sexe souhaité, le prénom choisi, qui à la fois l’individualisera et le situera dans une filiation et dans une caractérologie sommaire. » Cette réflexion s’ancre dans les travaux de psychologie du développement de René Zazzo et de Henri Wallon. Selon cette approche, qu’illustrent bien les travaux de Pierre Tap, l’identité est fondée sur les relations passionnelles du sujet et de «l’autre». Elle est essentiellement conflictuelle : « Comprendre l’identité, c’est donc mettre à jour les processus qui en organisent la construction historique, la mise en question, la perte ou la réappropriation. »

    Ainsi, de l’enfance à l’adolescence, trois phases sont distinguées :

    • l’individuation primaire durant les trois premières années de l’enfance,
    • l’individuation «catégorielle» jusqu’a l’adolescence
    • et l’individuation « personnalisante » de l’adolescence.

    En relation avec ces approches fortement empreintes de conceptions psychanalytiques, René L’Ecuyer distingue, lui, sept stades, englobant les trois stades classiques de la tradition développementaliste et quatre stades à l’âge adulte. Il est donc désormais communément admis que l’identité se construit par stades successifs dans la confrontation entre les individus au sein des groupes.

    Cette construction où les aspects cognitifs, les affects et les interactions sociales sont consubstantiels, s’exprime pour l’individu sur le double registre de la similitude et de la différence.

    Le rôle central du Soi

    Plus généralement, les réflexions sur l’identité individuelle s’ancrent aujourd’hui autour de l’étude de la notion de « soi » (image de soi, représentation de soi, construction de soi, contrôle de soi, etc.).

    Le soi peut se définir comme « un ensemble de caractéristiques (goûts, intérêts, qualités, défauts, etc.), de traits personnels, incluant les caractéristiques corporelles, de rôles et de valeurs, etc., que la personne s’attribue, évalue parfois positivement et reconnaît comme faisant partie d’elle-même… » R. L’Ecuyer, à qui l’on doit cette définition, travaille depuis trente ans à la compréhension du concept de soi. S’appuyant sur les travaux des diverses branches de la psychologie, voire de l’anthropologie sociale, il a élaboré une typologie des caractéristiques et des propriétés fondamentales de ce concept. Celui-là possède:

    • une composante affective et émotionnelle : tout individu ressent fortement son identité;
    • un aspect social : le regard que nous portons sur nous-même est influencé par les autres et par leurs jugements;
    • un aspect cognitif «par lequel les différentes perceptions de soi sont constamment analysées les unes par rapport aux autres selon les lois du fonctionnement intellectuel».

    Lipiansky rappelle la conception psychanalytique, dont la figure emblématique est le pédiatre anglais Donald Winnicott, selon laquelle la construction identitaire est liée aux soins de la prime enfance.

    Elle relève de trois processus conjoints :

    • l’ancrage de l’image de soi sur la transformation corporelle
    • l’investissement narcissique du sujet
    • et enfin la construction d’un «idéal du moi» dans la relation aux autres, principalement le regard des parents.

    Les études de psychologie montrent que la composante affective de l’identité personnelle (l’estime de soi) est caractérisée par la tendance systématique à l’autovalorisation. Nous déformons nos souvenirs et adaptons nos jugements pour qu’ils nous soient favorables. De manière systématique, nous tendons à surestimer notre rôle dans les tâches collectives; nous rejetons les échecs en les attribuant aux autres alors que nous nous sentons responsables des réussites; nous sélectionnons les informations qui vont plutôt dans le sens de notre conception du monde.

    Bref, nous organisons le monde pour avoir le beau rôle.

    Cet égoïsme atavique est une sorte de mécanisme général de défense pour chaque individu qui sans cela verrait son psychisme souvent mis à mal. Cependant, cette tendance semble être une caractéristique plutôt occidentale : les études contemporaines montrent que les japonais ont plutôt une propension à l’effacement de soi.

    La dimension sociale de la construction identitaire a fait l’objet d’un nombre considérable de recherches. Quelques chercheurs se sont consacrés à l’étude de l’image de soi et de la construction sociale de l’identité individuelle au début du siècle. William James, en 1890, fut le premier à introduire dans sa présentation de la psychologie un chapitre sur le soi. Le sociologue George H. Mead, dans les années 30, met en avant le lien entre l’activité individuelle et le groupe. La psychologie contemporaine s’appuie sur les travaux d’Erik H. Erikson qui, dans les années 50 et 60, a systématisé des recherches sur l’identité personnelle et sociale qui se menaient depuis le début du siècle. Cet auteur a mis en avant l’existence d’un sentiment de différenciation individuelle et d’une tendance à la conformation sociale pour tous les individus. Il a également élaboré une périodisation de la construction de l’identité individuelle dont les transitions s’effectuent dans des « crises d’identité » comme celle de l’adolescence.

    A partir des années 70, les études psychologiques de plus en plus nombreuses ont privilégié l’individu et l’impact des relations sociales sur son psychisme.

    Un certain nombre d’entre elles se placent du point de vue de la communication interpersonnelle. Cette dernière approche, influencée par les travaux d’Erving Goffman, pense de manière indissociable les aspects affectifs et les aspects sociaux. Ici, le concept clé est celui de l’auto-présentation de soi, c’est-à-dire l’ensemble des activités, comportements ou objets qu’un individu utilise pour être jugé positivement par autrui: le but fondamental de la présentation de soi est de paraître amical, gentil, intelligent, etc., afin d’obtenir des autres ce que nous souhaitons.

    La présentation de soi peut être négative (cancre à l’école, voyou, etc.). Dans ce cas, la visée reste pour l’individu d’induire certains comportements dans ses relations sociales. Le cancre, par exemple, retient l’attention par son attitude. La vision cognitiviste de l’étude du soi se centre sur les structures mentales et les représentations. Comme le souligne Delphine Martinot dans une synthèse des travaux actuels sur le soi, la composante cognitive est bâtie autour des mémoires, informations et représentations sur soi.

    Des expériences récentes montrent que les individus se livrent à des réinterprétations fréquentes de leur histoire personnelle pour rendre conformes leur souvenir et leur image de soi actuelle. Du point de vu cognitif, le concept de soi s’exprime sous forme de schémas. Il s’agit des formes de description et de croyances sur soi affirmées par les individus, et bâties au regard des autres : «Ces structures rendent les individus capables de comprendre leurs propres expériences sociales et d’intégrer une large gamme d’informations sur soi dans des ensembles signifiants.»

    Ainsi, les travaux contemporains de psychologie cognitive conçoivent le soi comme une très forte structure mentale qui n’est soumise qu’à des variations marginales de réagencement, en fonction des circonstances…

    En conclusion, on estime aujourd’hui que le soi doit être vu comme un système psychique complexe, composé de nombreuses dimensions et strates en fonction de l’expérience de la personne et en fonction de ses groupes d’appartenance. Le soi constitue donc « un système éminemment adaptatif, qui se défend, se corrige et s’améliore pour mieux s’adapter et même se dépasser ».

    2. Les identités sociales

    Le soi constitue le versant interne de l’identité individuelle. Il se construit dans la relation à l’environnement et aux autres. C’est précisément au sein de groupes, restreints ou étendus, contractuels ou imposés, que se développent les relations de construction de l’identité. L’ensemble des travaux actuels qui tentent de comprendre l’identité se centre d’ailleurs sur la construction de l’identité dans les interactions sociales. Ils mettent en avant le fait que les sociétés contemporaines se caractérisent par la multiplicité toujours accrue de groupes d’appartenance, réels ou symboliques, auxquels sont affiliés les individus. On y distingue plusieurs sphères d’appartenance qui vont des groupes primaires comme la famille où le cercle amical restreint, jusqu’à l’humanité-monde.

    La construction sociale de l’identité

    Le groupe fonctionne comme le catalyseur privilégié de l’identification personnelle. En effet, la conscience de soi n’est pas une pure production individuelle. Elle résulte de l’ensemble, des interactions sociales que provoque ou subit l’individu. Le groupe socialise l’individu et l’individu, s’identifie à lui. Mais, en même temps, ce processus permet à l’individu de se différencier et d’agir sur son entourage. E.M. Lipiansky, dans sa contribution relative à la formation de l’identité des groupes, estime que, pour l’individu, l’identité n’apparaît pas comme la juxtaposition simple des rôles et des appartenances sociales. L’identité doit être conçue comme une totalité dynamique, où ces différents éléments interagissent dans la complémentarité ou le conflit. Il en résulte des « stratégies identitaires par lesquelles le sujet tend à défendre son existence et sa visibilité sociale, son intégration à la communauté, en même temps qu’il se valorise et recherche sa propre cohérence».

    Ces stratégies identitaires se vérifient par exemple dans les comportements des immigrés à l’occasion de relations interculturelles. Leur étude permet d’appréhender la complexité de la construction identitaire et de son rôle dans les mécanismes d’affirmation et de défense des individus. Pour les immigrés, la construction identitaire est une dynamique incessante de confrontation aux valeurs dominantes de la société d’installation, et d’affirmation de leur propre valeur individuelle. Face aux injonctions contradictoires entre la culture d’origine et la culture d’accueil, plusieurs attitudes sont observées. La majorité des immigrés fuit la contradiction en adoptant la culture d’accueil. D’autres attitudes, minoritaires, tentent de synthétiser les éléments culturels d’origine et la modernité des pays d’accueil. Par exemple, les intellectuels maghrébins ou arabes exilés ne manquent jamais, à juste titre d’ailleurs, de rappeler l’apport central de la civilisation islamique médiévale, au développement de l’Occident. Ils soulignent aussi la capacité de développement des sociétés non occidentales dans les dernières décennies, développement qui serait réalisé sans lien direct avec les valeurs culturelles de l’Occident judéo-chrétien et démocratique. Enfin, certaines attitudes, elles aussi minoritaires, consistent à vivre une totale séparation entre une morale ancrée sur les valeurs traditionnelles de la culture d’origine et la vie quotidienne.

    L’examen sommaire des stratégies identitaires des immigrés en souligne la portée générale. Au sein de tous les groupes, du club de football à la nation en passant par l’entreprise, une tension existe fortement entre la volonté d’appartenance totale et son contraire, l’indépendance.

    Ces tensions ne sont pas toujours négativement vécues. Elles constituent même des contradictions dont les individus peuvent jouer pour réaliser un équilibre satisfaisant entre leurs diverses identités : tel individu aura des ennuis au travail et se désimpliquera en renforçant sa participation familiale ou son implication à des groupes sportifs ou culturels.

    L’individu et ses diverses appartenances

    Dans les sociétés contemporaines, la construction autonome de l’identité s’effectue pour l’individu dans le rapport d’adhésion ou de rejet qu’il fonde avec ses groupes d’appartenance. L’individu se trouve enserré dans un maillage, volontaire ou non, d’allégeances et d’appartenances qui lui impose ses comportements et lui fournit un ancrage identitaire.

    Jean-François Dortier, reprenant les travaux du sociologue Alain Caillé, montre dans une ce ses contributions qu’il existe probablement toujours des formes de concentration et de cohérence des appartenances individuelles: les adhésions totalement choisies où l’individu tente de se réaliser seul, comme les associations sportives, culturelles ou de loisir; les sociabilités primaires comme la famille ou les amis; l’appartenance aux grandes institutions sociales, religieuses ou politiques; et enfin la référence à l’humanité dans son ensemble. Les fonctions traditionnelles de transmission patrimoniale et morale de la famille ont été reléguées au second plan. Celle-là contribue désormais à construire les identités personnelles de chacun de ses membres en privilégiant leur autonomie et en respectant leurs choix individuels. Cette fonction n’est d’ailleurs pas réservée à la famille, elle s’étend aux cercles d’amitié. Les identités sociales quant à elles se sont singulièrement multipliées. Elles peuvent être aussi choisies, comme dans les groupes de supporters de football dont Christian Bromberger brosse un tableau : « Le sentiment d’appartenance se construit ici, comme en d’autres circonstances, dans un rapport d’opposition plus ou moins virulent avec l’autre. Aussi toute rencontre entre villes, communautés, régions, nations rivales, prend-elle la tournure d’une guerre ritualisée où ne manquent ni les appels à la mobilisation communautaire, ni l’insistance emphatique sur les différends hérités de l’histoire, ni les emblèmes belliqueux (les étendards et les panoplies des supporters). »

    Comme les supporters de football, nombre de regroupements associatifs fonctionnent avec des codes spécifiques, des rites initiatiques, un langage. C’est le cas des entomologistes, des informaticiens, en passant par les « sapeurs » congolais, pour ne retenir que celles qui ont fait l’objet de monographies scientifiques. Mais les identités sociales de groupes sont le plus souvent liées à la condition professionnelle, ethnique, religieuse. Philippe Cabin note, par exemple, que le lien communautaire peut être puissant dans une grande entreprise comme la SNCF où l’identification des cheminots reste très forte. La SNCF et le monde des cheminots forment même une sorte d’institution totale, avec ses régulations sociales propres, ses rythmes, etc. On pourrait faire le même constat pour l’Education nationale jusqu’à une date récente.

    L’identité culturelle

    Les rituels de mémoire, la culture et les croyances constituent des formes privilégiées de la socialisation et de l’identification des individus. L’appartenance culturelle, religieuse ou politique permet l’articulation des fonctions psychologiques individuelles et des récits mythiques. Cette articulation s’effectue au travers des cérémonies, des rituels. Le processus d’identification culturelle permet à l’individu d’assurer le bon fonctionnement de son soi par l’inscription dans un corps symbolique virtuellement éternel : la nation, la communauté religieuse, l’ethnie, etc. Anne Muxel, par exemple, montre toute la complexité de la mémoire familiale qui, par les repas familiaux, la conservation des objets et les récits quotidiens, permet l’inscription des individus dans une lignée et dans une culture communes. Le corps communautaire peut être bafoué, ou avoir disparu. Il demeure en souvenir et en devenir. Que l’on songe aux formes de l’identité juive et à son ancrage communautaire, faits de souvenirs et de souffrances autant que d’espérances et de salut. Les processus d’intégration communautaire et culturelle ont tôt fait l’objet de l’attention de l’anthropologie. A la suite des travaux de Ruth Benedict, le courant culturaliste américain a défini des « patterns of culture », modèles culturels qui structurent les modes de vies et les productions des membres d’une société. Cette vision, pourtant progressivement complexifiée, n’est plus en vigueur car elle tendait à considérer les cultures comme des attributions immuables des collectivités sociales. La vision culturaliste supposait que les éléments rituels ou symboliques assuraient l’intégration des membres de la société. On pense plutôt aujourd’hui que les individus entretiennent des liens multiples et divers et surtout changeants avec leurs communautés et leurs croyances.

    3. L’identification par les institutions

    Le rôle des institutions religieuses ou étatiques dans la mise en place des identités individuelles et collectives a été maintes fois souligné. Or, l’histoire récente des sociétés occidentales a vu la transformation des divers cadres institutionnels majeurs sous l’effet de la démocratisation et de la montée de l’individualisme. Les identités religieuses, civiques ou politiques sont de moins en moins transmises par la famille ou par les institutions. Ces transformations peuvent être illustrées par les transformations de l’église catholique et de sa place dans la société française. Selon Danièle Hervieu-Léger, la montée, depuis dix ans, des conversions d’adultes au catholicisme peut être considérée comme l’indice d’une mobilité religieuse généralisée. Désormais, les identités religieuses doivent être caractérisées comme des trajectoires d’identification, des parcours individuels. On retrouve au plan religieux l’une des dimensions fondamentale des sociétés modernes : l’affirmation de l’autonomie du sujet.

    S’il est vrai que les individus ont toujours bricolé des croyances, la nouveauté est qu’aujourd’hui ils le réclament comme un droit fondamental: la recomposition des appartenances religieuses s’effectue en fonction des dispositions et des intérêts des croyants. Traditionnellement, les institutions religieuses tenaient ensemble toutes les dimensions de l’identité: la dimension communautaire (paroisse catholique, communauté des croyants), la dimension éthique (les valeurs et les normes de comportement), la dimension culturelle (le patrimoine culturel spécifique de la catholicité française, etc.) et la dimension émotionnelle (le sentiment affectif de la communion, activé dans les rituels et les fêtes). Aujourd’hui, ces dimensions forment des pôles de recompositions spécifiques du religieux : l’aspect émotionnel, par exemple, est privilégié par certains groupements de renouveau religieux, qui fondent l’appartenance sur ces éléments. Le fondamentalisme s’ancrera sur la dimension éthique ou sur la dimension communautaire. L’identification politique partisane ou territoriale constitue elle aussi, comme le souligne Jacques Chevallier, « une ressource que les acteurs politiques et sociaux vont s’efforcer d’exploiter dans le cadre des stratégies de pouvoir ». Evoluant dans un espace démocratique de plus en plus affirmé, la stratégie identitaire constitue pour les individus comme pour les organisations ou les communautés une des ressources de l’action politique. J. Chevallier le souligne en ajoutant que « Les efforts déployés en France par les responsables régionaux pour renforcer le sentiment d’appartenance des habitants à la région s’inscrivent dans une stratégie volontariste cherchant à améliorer la position des régions dans le système politico-administratif. Plus généralement encore, le thème de l’identité érigé en valeur suprême joue comme argument d’autorité dans le débat politique. »

    De manière permanente, d’ailleurs, l’espace politique des démocraties contemporaines est hanté par des discours identitaires. Ceux-là fonctionnent sur le registre de la création narrative des identités que le philosophe Paul Ricœur a mis en évidence. Dans la reprise d’idéologies d’appartenance à la communauté nationale ou d’exclusion de ceux qui n’en seraient pas membres, l’individu gère son angoisse et sa difficulté à trouver un sens aux mutations sociales, grâce à des réponses simples. Le discours identitaire fournit une grille d’analyse des événements, permet de choisir ses amis et de distinguer ses ennemis. Il fournit les moyens de trouver des responsables. Il est fondamentalement un moyen stratégique pour la contestation ou l’obtention du pouvoir.

    Nations et ethnies

    L’identité nationale constitue un imaginaire et une stratégie politique, aussi bien lorsqu’elle est brandie en France contre la mondialisation et le cosmopolitisme que lorsqu’elle sert de couverture idéologique aux chefs de guerre bosniaques, afghans ou congolais. Dans de nombreuses régions du monde, l’appartenance ethnique ou nationale fait partie des ressources que des formations politiques utilisent pour conquérir le pouvoir. Cela est également vrai en Europe occidentale, où la société se trouve bouleversée par des mutations sociales ou économiques que le système politique ne parvient pas à gérer dans de bonnes conditions. La transformation des systèmes de production économique et la volonté politique de construction supranationale entraînent des replis identitaires qu’exploitent des partis d’extrême droite. Ces derniers réactivent un discours et un imaginaire national d’exclusion dont le résultat est en France, comme le montre Michel Wieviorka, la stigmatisation des populations immigrées et la radicalisation raciste de certaines franges de la population.

    L’analyse des ethnies et de leurs supposés conflits parait l’une des clés de la compréhension de l’identification nationale. Elikia M’bokolo montre qu’elles furent historiquement définies sur des critères d’organisation politique et territoriale. En Afrique du Sud, par exemple, les Zulu, les Xhosa ou les Sotho étaient les membres des Etats correspondants formés au siècle dernier. La colonisation européenne a « produit une image figée et parfois artificielle des ethnies… » qui furent dans certains cas maintenues comme cadres de domination. Aux indépendances, les références ethniques ne furent guère reprises par les nouveaux dirigeants. Aujourd’hui, malgré quelques exemples tragiques comme le Rwanda ou le Congo ex-Zaïre, la persistance des références ethniques voisine avec de nouvelles identifications territoriales ou sociales. Là aussi, souligne E. M’bokolo, « chaque individu développe ainsi une pluralité d’appartenances qu’il active en fonction de la situation ». L’ethnie est, en Afrique, comme la religion dans les pays arabes ou la nation en Europe ou ailleurs, une ressource d’identification lors de périodes incertaines et conflictuelles. Il n’y a d’ailleurs pas, indique Jean-François Bayart, d’identité politique naturelle qui s’imposerait à tous. S’écartant lui aussi de visions essentialistes et culturalistes, il montre que la stratégie politique identitaire constitue toujours « une entreprise rationnellement conduite par des acteurs identifiables : les apparatchiks communistes serbes reconvertis en ultranationalistes, les extrémistes hutu rwandais, leurs milices respectives ».

    Pour conclure

    L’interprétation en terme de construction identitaire est en passe de devenir un sésame dans de nombreuses situations. Depuis une dizaine d’années, on utilise abondamment cette notion à propos des conflits ethniques ou nationalistes, des regroupements économiques comme l’Europe et l’ASEAN, mais aussi pour analyser les relations interculturelles ou les comportements des acteurs en organisations. Plus récemment, on a interprété en termes de transformations identitaires les processus de formation professionnelle où les transformations urbaines. Cette utilisation croissante n’est pas terminée. Elle provient du fait que l’individu, ses actions et ses représentations sont devenus le centre des interrogations scientifiques et sociales. Or, la construction identitaire s’avère le prisme psychologique qui détermine une part notable des stratégies et des croyances de l’homme.

    Source : Atrium – Yannick Rub


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